Punto Ciego de RUBBERBANDance Group
Chorégraphie : Victor Quijada
Interprète : Anne Plamondon, Victor Quijada, Frédéric Tavernini, Louise-Michel Jackson, Mariusz Ostrowski, Lila-Mae Guindon
Musique : Jasper Gahunia
Éclairages : Yan Lee Chan
Costume : Anne-Marie Veevaete
Décor : Stéphane Longpré
Vidéo : René-Pierre Bélanger
PUNTO CIEGO (POINT AVEUGLE) – MULTITUDE DE SENS
Le titre (dont le sens* ne me sera révélé qu’après la pièce) ainsi que les dernières paroles dites par un personnage de la chorégraphie expriment à mon avis un des contenus principaux de la pièce : le besoin de retourner à des valeurs fondamentales. Cette sensation que nous avons perdu quelque chose et que sa présence est là tout près de soi. Mais nous ne la voyons pas et il ne dépend que de nous pour le retrouver; cet état, cette conscience.
Le scénario de Punto Ciego est quelque peu décousu avec une série de tableaux qui s’emboitent les un dans les autres créant des ruptures de sens. Par contre, la danse, elle, semble être liée dans un même diapason. Celui du même souffle, pas toujours d’intention égale, mais d’une fluidité et légèreté égale. On ne peut se lasser de regarder danser Anne Plamondon et Victor Quijada. Anne étant très vibrante et empreinte d‘une grande profondeur que l’on retrouve également chez Louise-Michel Jackson. Tous les danseurs sont très présents mais de confort inégal dans les mouvements.
La chorégraphie est remplie de petits moments sans prétention et humoristiques avec par exemple le duo du début de la pièce où Victor, contrôlant l’arrêt du geste d’Anne avec des “claps”, qui se transforme en un jeu à deux où humour et création de rythmes prennent le devant jusqu’à ce que les danseurs interviennent à un autre niveau, déposant une autre couche de sens.
On y retrouve également de petits bijoux d’innovation chorégraphique dans les agencements des rapports en duo, des portés, dans l’utilisation de leur principal accessoire de scène : un énorme sofa divisé en deux parties autonomes pouvant se transformer en cercueil ou encore en camionnette.
Tout en étant présentée de manière aisée, la gestuelle comporte un travail intense sur la mobilité des articulations, du contrôle des transferts poids et arrime de manière translucide les danses urbaines, celle classique et contemporaine. Ici, il n’y a plus de frontière entre les styles, la danse se fait vraiment liberté de mouvement. C’est une danse du plexus solaire, de l’ouverture, et du rapport au sol à la fois dans la légèreté et la force à la rencontre de la grâce et l‘énergie.
Dans Punto Ciego il y a plusieurs types d’interventions : par la caméra vidéo, incursion dans la télé, dans l’image reproduite : un moyen qui connecte les gens avec leur mode de communication habituel. Malgré la mise en scène évidente, le lien de réciprocité se fait presqu’automatiquement. Émerge une interview sur la solitude, qui sera ensuite manipulée pour créer un tout autre discours.
Les personnages qui possèdent des « glitchs »
Autre piste de travail qui aurait pu être poussé davantage, ce sont les personnages. Ce qu’ils sont et ce qu’ils ont à dire. Un petit défaut de Punto Ciego c’est d’aborder une multitude d’aspects et d’éléments scéniques (micro sur scène, vidéo, rapport au public, dualité des personnages, lumières strobs, notion de territoires, l’égo, zone de confort) et de les élaborer de manière superficielle, sans nécessairement créer de liens entre eux. Comme frôler. La peur sans doute de se consacrer à un seul sujet et de risquer de se tromper. Mais justement le risque en vaut le coup car du côté danse, mouvement et énergie c’est gagné d’avance.
Pour l’aspect sonore, c’est là que se fait sentir la distinction plus flagrante des deux genres distincts : du classique manipulé, scratché… c’est très réussi. On divague et dialogue facilement avec la musique. D’ailleurs, la force d’intensité de la musique classique soutient bien l’interprétation des danseurs et les ruptures et bruits d’aiguille arrivée à la fin du microsillon conviennent parfaitement à nos oreilles contemporaines.
Finalement, on devient peut-être plus difficile avec des artistes dont le talent est grand et que l’on espère que tout soit parfait. Toutefois je me repasse en boucle certains passage du spectacle avec délice! À voir.
*COURTE DEFINITION DU POINT AVEUGLE
« Le point aveugle est une portion de la rétine dépourvue de photorécepteurs. Par exemple lorsque l’on fixe un objet, des éléments rapprochés peuvent disparaître.
Il y a donc une portion du champ visuel que l’on devrait ressentir comme manquante. Or il n’en est rien parce que le cerveau remplit le point aveugle avec la couleur et la texture de l’environnement qui l’entoure.
Si le cortex visuel est capable de compléter l’image au niveau du point aveugle, il se pourrait fort bien qu’il agisse ainsi sur tout le champ visuel. Par conséquent, ce que l’on a conscience de voir n’est peut-être pas exactement ce qui s’imprime sur la rétine, comme sur une simple pellicule photo, mais quelque chose qui a déjà subit plusieurs « effets spéciaux ». (Extrait tiré du site Internet lecerveau.mcgill.ca)